19
— Tu es un homme mort, Ahmosé. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Assis sur un rocher devant le puits, Bak avait perdu patience avec son prisonnier, qui refusait de prononcer un mot. Les doigts de Nefertoum n’avaient pas seulement laissé quatre marques écarlates sur sa joue ; ils avaient scellé ses lèvres.
— Que tu restes avec les nomades ou que nous te ramenions à Kemet, ton sort repose entre les mains de Maât. Ce n’est pas une déesse qui pardonne aisément.
— Moi non plus.
Nefertoum, qui avait jusqu’alors gardé le silence, se leva de son tabouret pour dominer, menaçant, l’homme assis sur le sable, les mains liées dans le dos.
— C’est pour cela que tu as risqué ta vie, sale chien ? Pour un vague espoir de richesse ? L’or que tu ne trouvais pas, tu as voulu le voler !
Le nomade siffla entre ses dents, tel un serpent prêt à frapper. Ahmosé se recroquevilla sur lui-même, mais demeura muet.
Ouser, perché sur trois briques en terre crue empilées en guise de siège, attisait le feu au-dessus duquel cuisait une gazelle. Les Medjai, les membres du groupe d’Ouser et les nomades étaient assis par terre, en demi-cercle autour d’eux. La famille qui résidait dans l’oasis s’était installée devant sa maison, et les regardait. Les hommes de Kemet suggéraient divers moyens, tous plus désagréables les uns que les autres, de briser le silence du prisonnier. Un jeune nomade connaissait leur langue et traduisait pour ses frères, qui ajoutaient à ces propositions des idées de leur cru.
Ouser tira un bâton du foyer et le fit tourner en contemplant sa pointe incandescente.
— Dedou était mon ami. Non content de le tuer, tu l’as offert en pâture aux charognards. Moi, déclara-t-il aux autres, je dis qu’on devrait lui crever les yeux et l’abandonner dans le désert, sans eau ni nourriture.
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance.
— Non ! protesta Ahmosé en reculant précipitamment, les yeux fixés sur le bâton. Il faut m’emmener à Kemet, lieutenant ! Mes crimes doivent être pesés sur les plateaux de la justice, et non jugés par ces gueux.
— Tiens ! Il a retrouvé sa langue, remarqua Nefertoum en reprenant place sur son tabouret.
Lançant à Ouser un regard de gratitude, Bak se radossa au muret du puits.
— Avons-nous raison de croire que Minnakht a préféré mourir plutôt que de parler de l’or que tu cherchais ?
— J’ai passé ma vie à explorer le désert, pensant devenir riche. Je savais que cette terre renfermait des trésors, et qu’un jour…
Ouser, qui jouait toujours avec le bâton rougeoyant, s’éclaircit la gorge pour le convaincre d’en venir au fait. Le prisonnier obéit avec célérité.
— J’avais rencontré Minnakht à Ouaset, par hasard – ce devait être il y a un an –, et il avait fait allusion à sa bonne fortune. Plus tard, j’ai décidé de percer son secret. Il n’a rien voulu dire et, dans ma colère, je l’ai tué.
— N’omets-tu pas quelques détails de ta noirceur ? interrogea Bak d’une voix dure. La première fois que nous nous sommes parlé, tu as prétendu qu’on t’avait déposé sur le rivage, où tu avais été roué de coups et laissé pour mort. Ne serait-ce pas l’histoire de Minnakht, plutôt que la tienne ?
Ahmosé hésita, mais finit par acquiescer.
— Tu as feint d’être son ami, s’indigna Ouser, la bouche tordue par le dégoût. Puis tu lui as tendu un piège et, après l’avoir réduit à l’impuissance, tu l’as battu à mort. Quelle espèce d’homme es-tu ?
Ahmosé ne répondit pas, ce qui, en soi, revenait à un aveu.
De la gorge de Nefertoum monta un grondement de colère et de douleur mêlées. Les nomades assis autour d’eux, qui avaient aimé Minnakht comme un des leurs, toisaient le prisonnier en murmurant des paroles courroucées. Ouensou et Ani, Amonmosé et Nebenkemet paraissaient à la fois tristes et choqués.
Le vieillard qui cuisinait pour Nefertoum se précipita soudain sur le captif et lui cracha en pleine figure, avant de retourner, méprisant, à son rôti. Bak reprit ses questions, sans dissimuler l’écœurement que lui causait un meurtre d’une telle lâcheté.
— Pourquoi as-tu envoyé Senna chez le père de Minnakht ? Pourquoi n’a-t-il pas simplement disparu dans le désert ?
— Je pensais convaincre Inebny que son fils était mort, répondit Ahmosé en essuyant le crachat contre son épaule. De plus, Senna voulait récupérer le bétail et les provisions qu’on lui devait. Jamais il ne nous serait venu à l’esprit que le commandant chargerait un policier expérimenté – toi, lieutenant – d’entreprendre des recherches, et qu’il exigerait que Senna serve de guide. Ou que tu te joindrais à la caravane d’Ouser.
— Cela ne serait pas arrivé si l’on n’avait trouvé un homme assassiné au premier campement, répliqua Bak d’un ton dur. C’est toi qui l’as tué, n’est-ce pas ?
Voyant Ahmosé réticent, Ouser agita le bâton tel le doigt d’un maître semonçant un élève. La pointe avait noirci en refroidissant, cependant elle conservait son effet persuasif car le prisonnier répondit d’un hochement de tête.
— Qui était-ce ?
— Un soldat, nommé Paser. Un ami de Minnakht. Il nous avait vus ensemble à Ouaset, alors que nous parlions de l’or du désert oriental. J’avais cru ne jamais le revoir, mais, dès que je l’ai aperçu à ce puits, j’ai su qu’il devait mourir.
— Comment as-tu réussi à ne pas laisser d’empreintes ? interrogea Ouser.
Ahmosé retroussa la lèvre, trahissant un sentiment de supériorité pour le moins déplacé.
— Je suis, bien plus que Minnakht, un homme du désert. Il retournait régulièrement à Kemet, se dépouillant de cette partie de sa vie tel un manteau, tandis que je restais souvent toute l’année avec le clan de Senna. J’en connais plus sur l’art de marquer ou de dissimuler mon passage que tes Medjai et toi n’en saurez jamais, lieutenant !
Bak jeta un coup d’œil à ses hommes, qui dardaient sur le prisonnier des regards meurtriers.
— Dès lors, tu as décidé de nous surveiller jour et nuit.
— Vous me surnommiez « le guetteur », confirma-t-il avec orgueil.
— Tu as réussi à passer pour un nomade.
— Je n’osais pas m’approcher des puits, de peur d’être vu, et je ne m’étais pas baigné depuis un certain temps. Quand Senna m’a dit que vous me preniez pour un nomade, j’ai eu l’idée d’en tirer parti.
Devant tant de suffisance, Bak dut résister au désir de le frapper.
— Et Dedou, pourquoi l’avoir supprimé ?
— Je commençais à me lasser de cette poursuite. Plus je m’efforçais de te décourager, plus tu t’obstinais. Alors, j’ai eu l’idée de me faire passer pour Minnakht. Seulement, je ne pouvais courir le risque que Dedou me voie. Je l’avais connu, il y a longtemps, et il ne l’aurait pas oublié.
— C’est toi qui as brisé la vie de sa fille, devina Bak. Tu l’as engrossée.
Ahmosé laissa échapper un rire pareil à un aboiement.
— Quand Dedou a compris que j’allais le tuer, il a voulu jouer sur mes sentiments en prétendant que j’avais un enfant, une petite fille. Je ne l’ai pas cru, et je ne te crois pas davantage à présent.
— Tu as assassiné le grand-père de ta fille, Ahmosé.
Un air de doute, ou peut-être de chagrin, passa fugitivement sur ses traits, vite effacé par un sourire froid.
— Dedou ne t’aurait jamais confié, à toi, un étranger, un secret aussi douloureux.
— Crois ce qu’il te plaît, rétorqua Bak avec un haussement d’épaules. De toute façon, tu n’auras jamais l’occasion de voir cette enfant. Mais pourquoi avoir tué Senna, un ami de longue date ?
— Tu le sais très bien. Il avait essayé de te tuer en te poussant dans l’eau. Tôt ou tard, tu lui aurais fait cracher la vérité. Je l’avais sauvé, un jour – tu as vu la cicatrice sur son épaule. Alors, je suppose qu’en quelque sorte sa vie m’appartenait, conclut-il avec impudence.
— Et Rona ? demanda Bak.
Le prisonnier regarda Psouro, Nebrê, Kaha et Minmosé, à l’expression sombre et menaçante. Il baissa la voix comme s’il préférait qu’ils n’entendent pas.
— Je ne lui voulais pas de mal, mais il m’a vu tuer Senna…
Bouillant de rage, Nebrê se leva d’un bond. Psouro, malgré sa fureur, le retint par le bras et d’un ordre sec à Kaha et à Minmosé, leur défendit de bouger.
— Puis tu as provoqué notre rencontre et nous avons parlé, reprit Bak, se dominant à grand-peine. Si je n’avais pas insisté pour que tu te joignes à notre caravane, où certains auraient pu dévoiler ton imposture, nous aurais-tu suivis de l’autre côté de la mer ?
— Je savais, en manquant à ma promesse, que tu devinerais la vérité, dit Ahmosé, frottant à nouveau son visage contre son épaule comme s’il y sentait encore la salive du cuisinier. Je tenais de Senna que tu avais parlé avec Nefertoum. Je craignais que vous unissiez vos forces et je n’osais te tuer dans ce désert. Je t’ai donc suivi sur une terre étrangère, que je pourrais quitter sans que des hordes de nomades cherchent à te venger.
Se penchant en avant, les coudes sur les genoux, Nefertoum intervint d’une voix aussi douce que le ronronnement d’un lion.
— Parle-moi de mon père, Ahmosé. Tu as pris sa vie à lui aussi, n’est-ce pas ?
Si voilée fût-elle, la menace était indéniable ; personne ne s’y méprit et Ahmosé moins que quiconque.
— Je ne sais rien de sa mort.
Ouser ressortit le bâton des flammes et avança la pointe rougeoyante tout près des yeux du prisonnier.
— Pas de mensonge, Ahmosé !
Celui-ci recula, affolé. Il était difficile de dire s’il craignait plus le chef tribal ou l’explorateur.
— Au début, je croyais que, pour savoir où Minnakht avait trouvé de l’or, il fallait que Senna gagne sa confiance et donc devienne son guide. Mais tant que ton père vivait, Minnakht n’aurait voulu de personne d’autre. J’ai versé du poison dans son outre, avoua Ahmosé, qui, voyant la fureur de Nefertoum, détourna les yeux. Je pensais que sa fin serait foudroyante, mais il buvait par trop petites quantités. Il a eu le temps de rentrer chez lui avant de mourir.
Nefertoum se jeta sur lui et referma les mains autour de son cou. Ahmosé martela le sol de ses pieds, le teint presque violacé. Bak lança un ordre à Psouro et, avec l’aide d’Ouser, ils parvinrent à écarter le nomade de sa victime.
Le chef tribal se démenait encore, tentant d’atteindre l’assassin de son père, quand Bak cria :
— Nefertoum, arrête ! Il doit voir la vérité.
Ces paroles s’insinuèrent dans le cœur du nomade et le calmèrent. Sans quitter Ahmosé des yeux, il se dégagea et essuya son visage en sueur. Un rire dur s’échappa de ses lèvres.
— Oui, qu’il mesure par lui-même l’étendue de sa bêtise !
À la tombée du jour, tous quittèrent l’oasis en direction du nord. Bak avait cru que Nefertoum s’opposerait à la venue de l’explorateur et de son groupe, mais ses craintes se révélèrent infondées. Le chef tribal estimait qu’ils étaient en droit de connaître la vérité.
Ils se reposèrent toute la nuit et partirent bien avant l’aube pour suivre une série d’oueds qui s’enfonçaient dans le désert. Une heure après le lever du soleil, ils arrivèrent à un campement très simple, habité par des nomades. Plusieurs tentes qui ressemblaient singulièrement à celles fournies aux soldats de Kemet étaient dressées au pied d’une colline. Un mur en pierre grossier supportait un auvent de roseaux. Dans un coin d’ombre, des ânes mâchaient du foin, peut-être volé à une caravane de passage.
Un grand nomade très mince ôtait des paniers de grains du dos d’une mule. Bak sourit. C’était l’animal sur lequel on l’avait transporté pendant son enlèvement.
L’homme lui retourna son sourire.
— Lieutenant Bak, je me réjouis de te revoir.
Bak le dévisagea, sachant qu’il l’avait déjà vu quelque part.
— Ouaset ! s’exclama-t-il. Ta femme et toi, vous alliez quitter la ville.
— Tu as volé à notre secours. Je l’ai raconté à mon frère, dit l’homme en regardant Nefertoum.
— Ton frère ? répéta Bak, stupéfait.
Nefertoum lui adressa un sourire qui, chez un homme de moindre envergure, aurait passé pour penaud.
— Quand je t’ai capturé, tu m’étais inconnu. Quelques jours plus tard, Hor est revenu dans notre campement. Lorsque je lui ai parlé de toi, il m’a expliqué comment tu les avais sauvés, lui, sa femme et l’enfant à naître. Alors, j’ai acquis la conviction que je pouvais me fier à toi.
Voyant Hor sous un nouveau jour, Bak demanda :
— Tu étais allé à Ouaset pour y commercer ?
— Ma femme portait notre premier enfant, dit le nomade, souriant à ce souvenir. Je voulais qu’elle consulte une femme de Kemet qui aide les autres à enfanter. Je l’ai payée cher afin qu’elle révèle ses secrets, dans l’espoir d’améliorer leurs chances de survivre à cette épreuve.
— Pendant qu’ils étaient en ville, ajouta Nefertoum, ils ont acheté quelques objets que l’on ne peut se procurer par ici.
Bak pensa aux vauriens qui avaient attaqué Hor par pure malveillance. S’ils s’étaient doutés qu’il avait apporté dans la capitale toute la richesse du désert !
— Ta femme est en bonne santé, j’espère ?
— Oui. Et j’ai un fils, annonça Hor, rayonnant de fierté. Nous l’appelons Minnakht.
— Je n’ai jamais rien vu de pareil, dit Ouser, impressionné, en contemplant la gigantesque entaille dans le sol.
— Moi non plus, dit Bak, tout aussi stupéfait.
Nebenkemet secoua la tête, sans que l’on sache si cela exprimait l’incrédulité ou la réprobation.
— Ce n’est pas le meilleur moyen d’extraire de l’or. Ça demande vraiment beaucoup trop d’efforts.
— Je préférerais travailler en plein air que dans l’obscurité d’un tunnel, supputa Ani. Cependant, ces hauts murs n’ont pas l’air très solides.
Ahmosé, les mains liées derrière le dos, fixait la longue tranchée pratiquée dans le flanc de la colline. Des nomades brisaient la pierre à l’extrémité, d’autres en rapportaient de lourds paniers. Le prisonnier avait le teint grisâtre. Il avait été si près de découvrir ce qu’il cherchait ! Et maintenant, il contemplait son échec.
— Tu connais la mine ? demanda Nefertoum à Nebenkemet avec intérêt. Minnakht affirmait qu’il devait exister une meilleure méthode, mais c’est la seule que nous ayons trouvée.
— Il n’y a pas longtemps, j’ai travaillé dans les mines d’or à l’est d’Abou. Je pourrais vous donner quelques conseils, si tu le souhaites.
Bak se détourna de l’excavation et suivit le sentier jusqu’à l’endroit où les porteurs vidaient leurs paniers près d’un deuxième groupe de nomades. Ceux-ci, assis par terre, martelaient les pierres pour les réduire en un sable grossier. Un de leurs compagnons répandait les grains dans une bassine métallique en partie remplie d’eau. Il faisait tournoyer le liquide, et les précieuses paillettes se déposaient au fond.
— J’ai compris que Minnakht avait trouvé son trésor quand j’ai su qu’il posait des questions sur les mines de turquoise et de cuivre, expliqua Bak. Ou est-ce toi qui as découvert la veine, Nefertoum ?
— Nous extrayons l’or de cet endroit depuis de nombreuses années, mais nous pensions que le filon était épuisé. Je savais pouvoir me fier à Minnakht, aussi l’ai-je amené ici. Il nous a recommandé de creuser plus loin. Il avait raison. La veine continuait. Notre fossé devenait de plus en plus profond, les murs plus hauts et plus instables. Un homme est mort sous un éboulement, et plusieurs autres ont été blessés. Minnakht a eu l’idée d’aller apprendre un meilleur procédé de l’autre côté de la mer.
Dans un bol en terre cuite posé près de l’homme à la bassine, un petit tas d’or scintillait. Bak, regardant Ahmosé à cet instant, remarqua la convoitise sur ses traits.
— Je suppose qu’il a trouvé d’autres veines, dans l’oued.
— Oui.
Nefertoum fit signe à un nomade qui se tenait à proximité. Celui-ci vida le contenu du bol dans un sac de cuir déjà lourd, puis il le remit à son chef.
— Mon peuple n’a pas besoin de grandes richesses. Nous ne tirons de la terre que ce qu’il nous faut pour subsister. Lorsque nous aurons épuisé cette veine, nous passerons à une autre.
— J’ai besoin de me soulager, dit Ahmosé.
— Tu ne peux pas attendre ? demanda sèchement Psouro.
— Libérez mes mains pour que je puisse me défaire.
Il gémit et se plia en deux, montrant que le besoin était pressant. Chacun, en son for intérieur, imagina combien il serait désagréable d’avoir à le nettoyer en ce lieu où chaque goutte d’eau était précieuse. Le sergent adressa un signe du menton à Nebrê, qui dégaina sa dague et trancha la corde de cuir enserrant les poignets du prisonnier.
Ahmosé se redressa et se débarrassa de ses liens. Soudain, il écarta Nebrê d’un coup d’épaule, arracha le sac d’or des mains de Nefertoum et dévala la piste en direction du campement. À cet instant, Hor et quatre autres nomades lui barrèrent le chemin. Se retournant, il vit Bak, Psouro et Nebrê foncer derrière lui ; alors il obliqua sur la pente qui montait vers la mine. Des deux côtés de l’excavation, le sol aplani par les mineurs formait un sentier d’où ils pouvaient se suspendre pour creuser dans le mur. Ahmosé choisit celui du bas.
La colline s’élevait vers le ciel ; la fracture formée par la main humaine semblait un gouffre. Bak, ulcéré de la facilité avec laquelle le prisonnier les avait dupés, était décidé à le rattraper. Peu à peu, l’écart diminuait. Quinze pas. Douze. Dix. La terre fraîchement retournée ralentissait sa course. Il fut pris d’inquiétude : ils approchaient de l’extrémité la plus profonde de la mine. Au-delà, la colline s’élevait, parsemée de rochers aux arêtes vives. Ahmosé savait mieux qu’eux se frayer un chemin entre ces obstacles naturels pour disparaître.
Forçant l’allure, Bak réduisit de moitié la distance qui le séparait du fuyard. Celui-ci entendit le martèlement de ses pieds. Il tourna la tête… et marcha sur une grosse pierre qui roula sous son poids. Il écarta les bras pour recouvrer l’équilibre et Bak s’élançait, la main tendue afin de l’attraper, quand une flèche siffla, manquant de peu son épaule, et s’enfonça dans le dos d’Ahmosé. Il bascula dans la mine d’or.
— Il devait mourir de ma main.
Nefertoum, assis sur son tabouret près du foyer, regardait le vieillard alimenter le feu sur lequel mijotait un ragoût d’agneau.
— Il a tué mon père, il a ôté la vie à Minnakht, mon frère. Ce que j’ai fait est donc juste et approprié.
Bak se résignait difficilement à la perte de son prisonnier. En un sens, le chef tribal l’avait aidé à échapper au courroux de la déesse Maât.
— J’avais l’espoir d’apprendre où il a enseveli Minnakht. Son père aurait voulu qu’on le ramène à Kemet pour le placer dans une véritable sépulture.
— Minnakht aimait ce désert plus que tout autre lieu. C’est là qu’il restera.
Au fond de lui, Bak l’approuva. Le commandant Inebny s’affligerait d’avoir perdu jusqu’à la dépouille de son fils, mais nul n’y pouvait rien.
— Avait-il une femme ici, une famille ?
Nefertoum laissa son regard se perdre dans le vide, bien que, Bak en était convaincu, il connût la réponse. Au bout d’un long silence, il déclara :
— Tu as sauvé mon frère, son épouse et leur enfant. Tu as confondu le meurtrier de mon père, de Minnakht et de Dedou, qui jouissait d’une haute réputation parmi mon peuple. Tu m’as même amené un homme qui peut nous apprendre à mieux extraire l’or.
Un sourire inattendu s’épanouit sur ses traits alors qu’il jetait un coup d’œil vers Nebenkemet. Amonmosé et le chef tribal étaient convenus que Nebenkemet pourrait partager son temps entre le campement de pêche et la mine, à la satisfaction de chacun.
Le sourire de Nefertoum s’effaça.
— Je te suis à jamais redevable, toutefois… Minnakht avait-il pris une épouse parmi mon peuple ? Cela, vois-tu, je ne peux te le dire.
Bak comprenait. Si Inebny apprenait qu’il avait des petits-enfants, il agirait en sorte qu’ils viennent vivre chez lui, à Ouaset. Ce serait intolérable pour un chef tribal.
— Lieutenant, regarde !
Amset prit le bras de Bak et tendit le doigt vers le ciel.
Des milliers de grues semblaient glisser au-dessus des montagnes qui marquaient la ligne de partage des eaux. Bien qu’elles fussent loin au nord, Bak croyait entendre bruire le vent dans leurs ailes. Elles virèrent au gré d’un courant ascendant et leur couleur passa du blanc au noir, puis du noir au blanc tandis qu’elles achevaient leur cercle. Une fois franchis les sommets, elles déployèrent leurs ailes et se laissèrent porter vers Keneh, et le fleuve généreux qui donnait sa richesse au pays de Kemet.
Dans sa jeunesse, Bak avait souvent regardé ces grues passer dans le ciel au fil des saisons, et les revoir fit naître en lui une soudaine nostalgie. Il remercia Amon d’avoir enfin terminé sa mission et de pouvoir bientôt s’en retourner, lui aussi, vers une terre où régnait l’abondance.
FIN